le 8 mars 2024
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Publié le 7 mars 2024 Mis à jour le 10 avril 2024

Marie-Stéphanie Abouna, la recherche au service des pratiques féminines du sport

© Noelle Otto

A l'occasion de la journée internationale des droits des femmes 2024, découvrez le travail de recherche de Marie-Stéphanie Abouna, sociologue à l'ILEPS, membre du laboratoire AGORA et spécialiste de la féminisation du football.


Marie-Stéphanie Abouna est catégorique : dans la prise en compte des femmes dans le sport, il est grand temps de mettre les clichés de côté. Cette sociologue, maîtresse de conférences à l’ILEPS (école supérieure des métiers du sport et de l’enseignement, établissement composante de CY Cergy Paris Université) et membre du laboratoire AGORA, mène des recherches sur le sujet de la féminisation du football depuis qu’elle a choisi d’y consacrer son mémoire de maîtrise.
"C’était en 2000. Les Bleus avaient gagné la Coupe du monde de 1998. Ensuite, il y a eu l’Euro 2000, qui a également connu un énorme engouement. Mais entre les deux, en 1999, s’est déroulée la Coupe du monde féminine, dont on n’a pourtant pas entendu parler du tout. Alors j’ai voulu étudier la question : quand on aime le foot, on l’aime peu importe la personne qui pratique, non ?"

Face aux préjugés

En presque vingt-cinq ans, le monde a changé : les jeunes footballeuses qui n’avaient pour modèles que des joueurs masculins peuvent désormais s’identifier à Megan Rapinoe, Marta Viera Silva, Wendie Renard ou Eugénie Le Sommer, qu’elles ont vu jouer dans les championnats français et internationaux. Pour autant, les difficultés de diffusion de la Coupe du monde féminine 2023, la faible fréquence de retransmission des matches de championnat sur les chaînes publiques, les débats sur la rémunération des joueuses professionnelles et l’hostilité à leur égard émanant des réseaux sociaux dénotent une résistance persistante à la visibilité du football féminin.
"L’exemple que je prends souvent, c’est que quand on parle de style de football, on fait bien la différence entre un pays et un autre. Le football italien n’est pas le même que le football espagnol, français ou allemand. Ce ne sont pas les mêmes manières de jouer, les mêmes tactiques. C’est la même chose pour la pratique féminine, comparée à la pratique masculine. Il faut peut-être que les gens commencent à l’accepter, qu’ils regardent la pratique féminine comme ils peuvent regarder un championnat autre. Elle est peut-être différente, mais pas moins intéressante."

Des freins ancrés

La chercheuse n’est pas favorable à l’utilisation du terme "football féminin", auquel elle préfère celui de "football pratiqué par les femmes".
"Si on dit football féminin, alors il faudrait dire aussi football masculin. En soi, il n’existe pas de football féminin : les femmes pratiquent le football au même titre que les hommes."
Ses travaux de recherche en sociologie lui ont permis d’identifier de nombreux facteurs pouvant expliquer l’identification résolument masculine du football, et de pointer du doigt les incohérences de nos modèles de pensée. Le modèle capitaliste du football professionnel, qui favorise le profit et s’appuie sur les revenus de la publicité et le parrainage de grandes marques, peut entre autres expliquer la frilosité des clubs historiques à intégrer pleinement les femmes dans leur organisation, ou à leur verser des salaires équivalents aux hommes, à une époque où la pratique fait encore polémique. Le poids des traditions ?
"Quand j’ai fait mes recherches en thèse, j’ai constaté que les équipes féminines n’ont pas d’abord été créées dans les clubs fondateurs, mais plutôt dans de jeunes clubs. Autrement dit, il y avait comme une réticence, une résistance, dans ces clubs historiques."
On constate que dans les pays où la discipline est moins ancrée culturellement, les femmes se sont plus facilement forgé une place. C’est le cas des États-Unis, où les hommes sont davantage captés par le football américain. Là-bas, les femmes représentent 40% des pratiquants du football soccer. Ce chiffre est d’environ 10% en France, et est en progression constante sur les deux dernières décennies. On observe également que dans les pays où l’égalité femmes-hommes est plus avancée, comme en Finlande, les femmes font face à moins de barrières.

Constructions sociales ou spécificités réelles

Le contexte historique, culturel et social du développement de la discipline nécessite aujourd’hui de prendre en compte les spécificités sociologiques et physiologiques du football au féminin. Y arriver tout en déconstruisant les clichés est un exercice périlleux. Car si certaines différences sont avérées, une grande partie d'entre elles sont de l’ordre de l’acquis, pas de l’inné.
"C’est un cliché de dire que sur le terrain, les filles sont naturellement moins violentes que les garçons. C’est un phénomène qui s’explique sur le plan sociologique : on dissuade les filles d’avoir des comportements jugés malséants, comme de regarder les arbitres de travers ou de cracher, là où on ne dira rien aux garçons. Je l’ai constaté moi-même durant mes observations dans les clubs."

Le projet E-WinS

Le sens du travail de Marie-Stéphanie Abouna est d’offrir des clés pour permettre aux femmes de prendre pleinement leur place et au-delà, dans une discipline qui les a longtemps mises à l’écart, et d’amener les dirigeants - majoritairement des hommes - à la leur faire, en leur faisant comprendre que les femmes ne sont pas des sportives au rabais. Ceci nécessite notamment de prendre en compte et d’adapter les entraînements aux facteurs qui peuvent parfois freiner ou limiter leurs pratiques, tels que les effets du cycle menstruel sur la performance des joueuses, la question de la grossesse ou encore et la conciliation de la vie sportive et parentale dans la carrière des footballeuses professionnelles.
"Même s’il y a du progrès, notamment dans l’évolution des réglementations de la FIFA (fédération internationale de football association), cela reste une lutte féministe de demander de la considération sur ces sujets."
Cette préoccupation est au cœur du projet E-WinS, né d’un appel à financements Erasmus+ Sport que Marie-Stéphanie Abouna et ses partenaires ont remporté en 2021.
"Nous nous sommes rendu compte qu’il était très difficile d’obtenir des informations sur la pratique sportive féminine de manière générale. L’idée a donc émergé d’élaborer un projet qui nous permettrait de mettre à disposition des données scientifiques aux actrices et acteurs du sport féminin."
Le projet est fondé sur de la recherche appliquée. Il a permis la mise en réseau de chercheurs en France, Angleterre, Finlande, Espagne, Bulgarie et Pologne, qui ont mené des enquêtes de terrain auprès de clubs féminins dans leurs pays respectifs. Les échanges ont autant concerné les encadrants que les joueuses : la présence des chercheurs a permis à chacun de prendre conscience d’enjeux qu’ils ignoraient jusque-là, jeunes pratiquantes comprises.
"Ces sujets, notamment celui du cycle menstruel, restent tabou. Il est pourtant important de savoir que certaines pratiques peuvent entraîner des blessures en fonction de la période du cycle. Ça pose presque une question de santé publique. Pour nous, il est donc primordial d’aller sensibiliser les gens."
Le projet s’articule sur trois axes de recherche : l’étude de la visibilité médiatique du football pratiqué par les femmes, de la gouvernance et du modèle économique appliqués par les clubs, et enfin la prise en compte du cycle menstruel dans les plans d’entraînement.
L’objectif final d’E-WinS est de créer un observatoire des bonnes pratiques, de mettre à disposition des clubs des outils pour améliorer leur prise en charge des joueuses, et de promouvoir les échanges scientifiques sur ces sujets. Le programme a suscité un grand intérêt auprès de communautés sportives et scientifiques diverses, et Marie-Stéphanie Abouna a bon espoir de pouvoir étendre l’étude à d’autres disciplines que le football.
 

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