L'intelligence artificielle générative, amie ou ennemie des étudiants ?

Vu par Inès Chouk, chercheuse en marketing (mercatique) digital

Comment préparer les étudiants à composer avec les nouvelles technologies sans compromettre leur apprentissage ? Inès Chouk, enseignante-chercheuse en marketing, s’est lancée dans l’intégration des intelligences artificielles (IA) dans son cursus.

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C'est à nous enseignants de repenser nos apprentissages pour faire en sorte que les étudiants comprennent comment utiliser les IA génératives d'une façon intelligente et responsable.

Maître de conférences HDR et chercheuse au laboratoire ThEMA, Inès Chouk scrute depuis plusieurs années ce moment fragile où une technologie rencontre (ou échoue à rencontrer) son public. Car contrairement à une idée encore tenace, une innovation ne s’impose jamais par sa seule sophistication technique. Elle s’installe, ou non, dans les usages et c’est précisément cette zone d’incertitude qu’elle cherche à éclairer pour la réduire.

Les nouvelles technologies ne sont pas toujours plébiscitées

Ses travaux portent sur l’acceptabilité des innovations technologiques par les consommateurs. Elle y distingue les freins fonctionnels (complexité d’utilisation, risque technique, utilité perçue) des freins psychologiques, plus discrets mais souvent décisifs : crainte pour la vie privée, peur de dépendance, sentiment d’être dépassé. "Le rapport du consommateur à la technologie est multiple et ambivalent", résume-t-elle. Dans cette ambivalence se jouent bien des échecs industriels.

L’exemple de StopCovid, devenue TousAntiCovid, illustre la pertinence de cette analyse. L’application, d’abord boudée malgré son efficacité, n’a gagné en adoption qu’après une redéfinition centrée sur les usages réels, notamment avec l’intégration du passe sanitaire. Une bascule révélatrice : "il faut passer d’une logique de performance technique à une logique d’usage", insiste Inès Chouk. Pour les entreprises comme pour les pouvoirs publics, l’enjeu est d’intégrer l’utilisateur en amont, dans une véritable démarche de co-création, afin d’anticiper les freins et éviter ce "biais d’optimisme" qui consiste à croire qu’une technologie sera adoptée par évidence.

Former une génération qui pense avec (et non à travers) l’IA

Cette expertise sur l’adoption des technologies nourrit directement sa façon d’enseigner. Très tôt, dès l’essor des IA génératives, Inès Chouk a fait le choix de les intégrer à ses cours de marketing (mercatique) digital. Non par fascination technologique, mais par lucidité. La vitesse à laquelle ces outils ont été massivement adoptés constitue, selon elle, une rupture historique à laquelle il faut préparer les étudiants : les métiers du digital, du rédactionnel à la création visuelle, sont déjà transformés.

Avec son collègue Bruno Gérard, elle a donc conçu des dispositifs pédagogiques où les étudiants utilisent l’IA pour rédiger des contenus, concevoir un site web, produire des visuels ou des logos. Mais l’objectif va bien au-delà de la maîtrise technique. Il s’agit de cultiver une intelligence critique : savoir interroger l’outil, formuler des requêtes pertinentes, comprendre ses biais et ses limites.

Une approche pratique et critique

Pour ancrer cette dimension réflexive, les étudiants rédigent également chaque année un livre blanc destiné aux promotions suivantes. Ils y analysent les usages responsables de l’IA : fiabilité encore imparfaite, reproduction des biais humains, enjeux éthiques et environnementaux. Un exercice qui rappelle que ces technologies, aussi puissantes soient-elles, nécessitent vigilance et discernement.

Car pour Inès Chouk, le cœur du sujet est là : une technologie n’est jamais bonne ou mauvaise en soi ; tout dépend de l’usage qu’on en fait. Le danger n’est pas l’IA elle-même, mais la tentation d’une délégation totale de la pensée. Les IA génératives doivent rester des outils, des soutiens à la créativité et à la réflexion, jamais un substitut.

À mesure que ces technologies deviendront omniprésentes, la chercheuse plaide pour une formation qui, de l’école primaire à l’université, développe le réflexe critique indispensable à un usage éclairé. Apprivoiser sans s’aveugler : telle est, pour elle, la seule voie pour entrer sereinement dans cette nouvelle ère numérique.