Comment sort-on de la délinquance ?

Vu par Valerian Benazeth, politiste

Comment des personnes engagées dans des trajectoires délinquantes parviennent-elles à changer de vie ? Les recherches de Valerian Benazeth invitent à dépasser les clichés sur la délinquance et à repenser les conditions sociales de la réinsertion.

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Une recherche au croisement de la sociologie et du politique

Docteur en science politique, Valerian Benazeth est chercheur associé au laboratoire CESDIP. Il a consacré sa thèse à l’étude d’un objet encore peu visible dans le débat public : les processus de désistance, autrement dit les manières dont des personnes engagées dans la délinquance parviennent à s’en extraire durablement.

Son intérêt pour ces questions s’ancre dans une trajectoire personnelle. Ayant grandi en banlieue francilienne, il s’interroge très tôt sur la manière dont les normes sociales se construisent, se contournent, mais aussi se transforment : "toute société crée une portion de déviance par rapport aux normes qu’elle édicte et quelque part, la déviance est aussi nécessaire pour faire évoluer ces normes".

La désistance, un processus lent et non linéaire

Contrairement à l’idée d’un déclic soudain, la désistance est un cheminement complexe, souvent fait d’allers-retours. Pour comprendre ces trajectoires de sortie, Valerian Benazeth s’appuie sur une enquête qualitative approfondie. Il a rencontré 33 personnes âgées de 20 à 62 ans, majoritairement des hommes, ayant connu des parcours de délinquance de rue : trafic de stupéfiants, vols, escroqueries, violences, parfois jusqu’à des formes de criminalité plus lourdes.

Les entretiens, souvent très longs, ont été menés dans des cadres variés, aux domiciles, dans des cafés, des parcs ou des associations. Ces échanges ont permis au chercheur de saisir les parcours dans toute leur épaisseur sociale. "C’est un matériau très riche, une première entrée dans l’analyse des parcours de sortie de délinquance", souligne-t-il.

La force des liens faibles

De grandes enquêtes internationales basées sur le suivi de centaines, voire de milliers de personnes sur un temps long, ont déjà identifié plusieurs facteurs favorables à la désistance. Parmi ceux-ci, on peut citer la mise en couple, l’accès à un emploi, ou encore le déménagement. Mais Valerian Benazeth appelle à la nuance : "ce n’est pas seulement le facteur en lui-même qui compte, c’est la qualité de ce facteur". En effet, un emploi précaire ou une relation instable représentent plutôt des freins à la transformation durable d’une trajectoire de vie. En revanche, des relations affectives structurantes, un travail dans lequel on se projette peuvent être d’un grand soutien.

Les enquêtes de terrain de Valerian Benazeth lui ont permis de mener une analyse qualitative des critères de désistance. Il a pu ainsi identifier d’autres pistes favorisant l’éloignement de la criminalité, par exemple la sortie des addictions ou l’engagement citoyen et associatif.

Il souligne ainsi l’importance des "liens faibles". Au-delà des relations parentales, familiales ou amoureuses, nous bénéficions sans le soupçonner des relations périphériques que nous tissons. Pour un ancien détenu, c’est un cercle particulièrement crucial : il ouvre l’accès à d’autres réseaux sociaux, loin des fréquentations risquant de le ramener dans un giron criminel, et à des opportunités inaccessibles via les circuits classiques, notamment pour ce qui est de trouver un emploi.

Délinquant, une étiquette à manier avec précaution

L’un des fils conducteurs de la recherche de Valerian Benazeth est la critique des catégories toutes faites. "Je mettrais toujours des guillemets au terme délinquant", insiste-t-il. Selon lui, cette étiquette est rarement revendiquée par les personnes concernées : elle est avant tout le produit du regard institutionnel et social. "C’est un stigmate qu’on fait porter aux personnes", explique-t-il, rappelant que certaines infractions, notamment financières ou environnementales, sont socialement perçues de manière très différente, bien qu’elles relèvent tout autant du droit pénal. La figure médiatique du jeune homme issu des quartiers populaires ne rend donc compte que très partiellement de la réalité des pratiques délinquantes.

Le "pari du lascar" : comprendre l’attraction de la délinquance

Pour analyser l’entrée et le maintien dans la délinquance, Valerian Benazeth propose un concept central : le "pari du lascar". Inspiré du pari de Pascal, il permet de comprendre les arbitrages que font certaines personnes confrontées à de fortes contraintes sociales.

Le constat de départ est lucide. Pour des individus cumulant les stigmates, que ce soit la jeunesse, la précarité, les discriminations, ou le fait de vivre dans un territoire enclavé, les efforts fournis pour s’inscrire dans une trajectoire dite "réussie" semblent produire peu de résultats. "Si l’on fait énormément de sacrifices, même en souscrivant à tout, beaucoup ont très peu de chances d’arriver à atteindre un niveau de vie confortable via les trajectoires conventionnelles", rapporte le chercheur à partir des récits recueillis.

À l’inverse, la délinquance apparaît comme une opportunité à court terme : "Un mode de vie délinquant, lui, ne cherche pas à lever les stigmates. Au contraire, il va les utiliser et donner un statut, des revenus, une image de soi positive". Certains enquêtés évoquent ainsi des gains très élevés, parfois jusqu'à 30 000 euros par mois, alimentant l’illusion d’un possible ascenseur social.

Mais ce pari est profondément asymétrique. "La plupart ne disent pas qu’ils vont être délinquants toute leur vie. Ils disent : je fais ça pendant quelques années et après j’arrête". Or, les risques d’incarcération, de violences, de décès, ou l’impossibilité de blanchir ses gains, sont largement sous-estimés. "Plus les années passent, plus les chances d’être judiciarisé augmentent", rappelle Valerian Benazeth.

La "deuxième peine" ou le poids durable du stigmate

Même après avoir purgé leur peine, beaucoup d’enquêtés décrivent une sanction persistante : le regard social. "Après la peine légale, il existe une seconde peine, beaucoup plus dure, qui relève du stigmate", observe Valerian Benazeth.

Difficultés d’accès à l’emploi, au logement, à la reconnaissance sociale : cette "deuxième peine" informelle intervient paradoxalement au moment où la volonté de changement est la plus forte. "Au moment où ils se disent : ça y est, j’arrête, ils se retrouvent face à un mur". L’étiquette du délinquant leur colle à la peau.

Pourtant, les chiffres montrent que la délinquance n’est pas une pratique pérenne. "Il faut balayer une idée reçue, celle qui dit que les gens entrent tôt dans la délinquance, qu’ils y restent toute leur vie et que leurs agissements criminels ne font qu’augmenter. C'est complètement faux. La plupart des gens tombent dans la délinquance de rue sur une période très courte, entre les âges de 15 et 30 ans. J’ai souvent entendu une boutade disant que la meilleure politique de prévention de la délinquance, c’est un 30e anniversaire".

Redonner des possibles

En conclusion, la recherche de Valerian Benazeth met en lumière un message essentiel : la sortie de la délinquance ne se décrète pas. Elle se construit dans le temps, à condition que d’autres sphères de socialisation viennent concurrencer celles qui structuraient la déviance.

"C’est plutôt un vide qui mène à la délinquance et non un trop-plein", résume-t-il. Comprendre la désistance, c’est donc aussi interroger collectivement notre capacité à offrir des alternatives crédibles, et à laisser, enfin, une chance réelle au changement.