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L'IA et l'emploi
Regards d’un économiste sur la recomposition du travail
Craintes infondées ou bouleversement réel ? Gregory Verdugo a exploré l'impact de l'intelligence artificielle sur l'emploi dans un nouvel ouvrage publié aux Presses de Sciences Po.
Publiée le
Temps de lecture : 4 minutes.
L’intelligence artificielle suscite une effervescence médiatique, des investissements massifs et des attentes profondes quant à la transformation du marché du travail. Mais que sait-on réellement de son impact sur l’emploi ? À partir d’une mise en perspective historique des révolutions technologiques et d’un examen des derniers travaux des économistes, Gregory Verdugo, spécialiste du marché du travail et des inégalités, professeur des universités à CY Cergy Paris Université et chercheur au laboratoire Thema, éclaire les incertitudes, les limites techniques et organisationnelles, ainsi que les premiers secteurs déjà affectés par cette transformation en cours. Il a présenté ses conclusions dans l'ouvrage L’IA et l’emploi, publié aux Presses de Sciences Po.
CY Cergy Paris Université : Quelle est la genèse de ce livre ?
Gregory Verdugo : Je travaille sur le marché du travail et ses inégalités depuis de nombreuses années déjà. En 2017, j’ai notamment publié un ouvrage sur la polarisation du marché du travail pour expliquer les effets du numérique sur ce dernier. Ce nouvel ouvrage m'a permis de mettre à jour ce travail en me concentrant sur le nouveau changement technologique du moment : l’intelligence artificielle.
L’objectif de ce livre est d’aider à mieux comprendre ce à quoi on peut s’attendre, ce que disent les travaux scientifiques sur le lien entre changement technologique et emploi, et en quoi l’IA est différente (ou semblable) aux technologies passées.
CY Cergy Paris Université : L’IA est aujourd’hui dans toutes les bouches, mais quel est le réel enjeu pour l’emploi ?
Gregory Verdugo : L’enjeu est en fait double. D’un côté, l’IA suscite une forte excitation, avec notamment des investissements massifs des États et des entreprise, l’adoption rapide par le grand public... De l’autre, l’intégration effective de ces technologies dans la production des entreprises est complexe. De nombreuses entreprises déclarent investir et recruter sur le domaine, mais les premiers retours montrent des rendements souvent décevants. L’IA peut transformer profondément l’économie à long terme, mais à court terme, la recomposition du marché du travail prend du temps. Il y a aussi des barrières comme les incertitudes techniques et organisationnelles qui ralentissent l’effet immédiat sur l’emploi.
CY Cergy Paris Université : Est‑ce une révolution technologique qui aura plus d’impact que les précédentes sur l’emploi ?
Gregory Verdugo : Il y a une conviction générale que l’impact à long terme sera important, mais il faut rester prudent sur l’intensité et la rapidité de ce bouleversement. L’arrivée très rapide des outils grand public comme ChatGPT a alimenté l’idée que "cette fois c’est différent" et que la transformation sera immédiate. En réalité, la diffusion d’un outil grand public ne signifie pas qu’il est immédiatement et efficacement intégré aux processus productifs. Les précédentes révolutions technologiques ont montré qu’il faut du temps pour repenser les organisations, les métiers et les compétences. Il est possible qu’une bulle d’investissement se dissipe avant qu’un nouvel équilibre émerge, comme après la bulle Internet, mais l’économie fondée sur ces technologies peut ensuite se déployer sur un horizon de 10 à 20 ans.
CY Cergy Paris Université : Tous les emplois seront-ils impactés ?
Gregory Verdugo : L’IA est plus généraliste que l’informatique classique. Elle touche à la fois au langage, à la vision, à la prise de décisions. Par conséquent, l’impact risque d’être plus homogène selon les niveaux d’éducation et de qualification qu’auparavant. Cela dit, il demeure des frontières. Les travaux manuels non routiniers (nettoyage, peinture, tâches très mobiles dans l’espace, certains travaux du bâtiment) restent aujourd’hui moins affectés, en grande partie parce que la robotique autonome capable de rivaliser avec la dextérité et l’adaptabilité humaine reste coûteuse et techniquement difficile à développer.
Certains métiers routiniers et répétitifs, comme ceux qui reposent sur la reconnaissance d’image ou la lecture automatisée, sont déjà largement transformés. Pour d’autres professions qualifiées comme juristes ou médecins, l’IA peut automatiser des tâches, parmi lesquelles la rédaction de contrats ou l'aide au diagnostic, et libérer du temps pour des activités à forte valeur relationnelle. L’effet peut être positif en libérant du temps utile et en diminuant les coûts, ou au contraire négatif si l'IA est utilisée pour intensifier le contrôle, et dégrader les conditions de travail en fonction des choix organisationnels des entreprises.
CY Cergy Paris Université : Quels sont les métiers où aujourd’hui l’IA supplante déjà le travail humain ?
Gregory Verdugo : Certaines applications sont déjà très efficaces et ont remplacé l’humain pour des tâches spécifiques comme par exemple la lecture automatique des plaques et la verbalisation pour le contrôle routier ou la reconnaissance faciale et le traitement d’images pour des tâches de sécurité, de douane ou de contrôle aux frontières (dans des cadres juridiques variables selon les pays). Ces remplacements concernent surtout des tâches monotones, routinières ou à faible contenu relationnel. Les métiers dont l’essentiel était peu épanouissant et répétitif sont ceux où l’on observe les remplacements les plus nets.
CY Cergy Paris Université : Quelles sont les limites actuelles et les incertitudes ?
Gregory Verdugo : Les limites sont techniques, organisationnelles puisque les entreprises ne savent pas toujours comment intégrer l’IA, et pédagogiques car nous ne savons pas encore comment former efficacement avec ces outils sans altérer l’apprentissage. Les résultats expérimentaux en éducation, par exemple, sont pour l’instant plutôt négatifs. Les étudiants qui se reposent sur la production automatique n’acquièrent pas toujours les compétences attendues.
Il existe aussi un risque de retour de bâton : les contenus générés massivement par IA manquent souvent de personnalité et de qualité. Les plateformes peuvent pénaliser ou dévaloriser les contenus manifestement produits par IA, et les consommateurs peuvent arbitrer en faveur de l’authenticité.
Il nous faut aujourd’hui comprendre ce que nous savons (et ce que nous ignorons). L’intelligence artificielle est promise à des transformations importantes du marché du travail, mais ces transformations prendront du temps et seront inégales selon les secteurs et les tâches. L’enjeu politique et social est d’accompagner ces transformations (formation, régulation de la surveillance, politiques du travail) pour maximiser les bénéfices et réduire les risques.
Informations de publication
Titre : L'IA et l'emploi
Auteur : Gregory Verdugo
Année de publication : 2025
ISBN : 9782724644883
Éditeur : Presses de Sciences Po