Penser les féminismes depuis l’Amérique latine

Vu par Lissell Quiroz, historienne

Pour comprendre les féminismes contemporains, il faut parfois regarder au-delà de l’Europe. L’historienne Lissell Quiroz étudie les mouvements féministes en Amérique latine : leur histoire, leurs combats et les idées qu’ils ont fait circuler.

Une danseuse mexicaine porte sur scène une pancarte munie du hashtag "nous voulons des droits" en espagnol
Gustavoarroyofotos
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Professeure d’études latino-américaines à CY Cergy Paris Université, membre du laboratoire AGORA et de l’institut universitaire de France, Lissell Quiroz s’intéresse à l’histoire des femmes, des féminismes et de la santé dans les Amériques du XIXᵉ au XXIᵉ siècle. Ses recherches montrent à quel point ces mouvements sont à la fois anciens, divers et profondément ancrés dans leurs contextes sociaux.

Une histoire longue et plurielle

Les mouvements féministes latino-américains ne sont pas récents. Ils apparaissent dès la fin du XIXᵉ siècle, dans un contexte comparable à celui de l’Europe ou des États-Unis. À l’origine, ce sont souvent des femmes blanches et issues des classes bourgeoises qui se mobilisent pour obtenir des droits fondamentaux : accéder à l’éducation supérieure, exercer certaines professions ou participer à la vie civique. Au début du XXᵉ siècle, ces revendications prennent aussi la forme de mouvements suffragistes, qui réclament le droit de vote pour les femmes.

Mais cette première phase ne représente qu’une partie de l’histoire. Progressivement, d’autres voix se font entendre et critiquent ce féminisme jugé trop limité. Elles rappellent que toutes les femmes ne vivent pas les mêmes formes d’oppression. Les conditions de vie, la classe sociale ou le lieu d’habitation modifient profondément l’expérience de la domination patriarcale. Vivre dans une favela ou dans un quartier aisé de São Paulo, par exemple, n’implique pas les mêmes réalités sociales ni les mêmes formes de violence.

Comprendre les violences faites aux femmes

En Amérique latine, certaines questions ont joué un rôle déterminant dans le développement des réflexions féministes. Parmi elles, celle des féminicides.

Dans les années 1980 et 1990, notamment à Ciudad Juárez, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, des centaines de femmes sont assassinées dans des circonstances qui révèlent l’existence d’un phénomène systémique. Face à cette violence, militantes et chercheuses commencent à conceptualiser la notion de féminicide : le meurtre d’une femme, parce qu’elle est une femme.

Cette analyse donne lieu à de nombreuses mobilisations. Dans plusieurs pays, comme le Mexique, le Venezuela ou l’Argentine, la notion finit par être intégrée dans la législation nationale. Peu à peu, ces réflexions circulent au-delà du continent latino-américain. Aujourd’hui, la notion de féminicide est également utilisée dans les débats publics et les recherches en Europe.

Pour Lissell Quiroz, ces circulations rappellent une chose essentielle : le savoir ne circule pas seulement du Nord vers le Sud. Les mouvements sociaux produisent eux aussi des concepts et des analyses qui nourrissent la recherche académique.

La maternité, contrairement à ce qu’on pense, n’est pas un phénomène simplement naturel. Elle est très marquée par des formes sociales.

Lissell Quiroz Membre du laboratoire AGORA

La maternité comme terrain politique

Au cœur des travaux de la chercheuse se trouve un sujet qui peut sembler inattendu : la maternité. Loin d’être un phénomène purement biologique ou naturel, la naissance est aussi un fait social et politique. Les pratiques liées à la grossesse et à l’accouchement évoluent avec les institutions, les normes médicales et les rapports de pouvoir.

Au fil du temps, l’accouchement est passé d’un événement largement géré hors des institutions à un processus fortement médicalisé et hospitalier. Ce changement a eu des conséquences importantes : perte d’autonomie pour les femmes, transformation des pratiques de naissance et développement d’une logique parfois plus technique ou marchande.

Dans certains contextes, ces évolutions peuvent conduire à ce que les chercheuses appellent des violences gynécologiques ou obstétricales : des pratiques médicales imposées sans tenir compte des besoins ou du consentement des femmes. Les mouvements féministes latino-américains ont joué un rôle important pour dénoncer ces phénomènes et pour défendre une réappropriation des savoirs liés à la naissance.

Penser les inégalités autrement : l’intersectionnalité

Aujourd’hui, les féminismes se pensent de plus en plus au pluriel. Une notion est devenue centrale dans ces réflexions : l’intersectionnalité. Ce concept propose de comprendre que les individus sont traversés par plusieurs systèmes de domination : le genre, bien sûr, mais aussi la classe sociale, l’origine ethnique, la nationalité, le handicap ou l’accès à l’éducation. Ces dimensions se combinent et produisent des situations de pouvoir ou de vulnérabilité différentes selon les personnes. L’intersectionnalité ne vise pas à hiérarchiser les souffrances, mais à mieux comprendre les mécanismes d’inégalité pour agir plus efficacement.

Pourquoi le 8 mars reste nécessaire

Dans ce contexte, la journée internationale des droits des femmes, célébrée le 8 mars, conserve toute son importance. Pour Lissell Quiroz, il ne s’agit pas d’une simple "journée des femmes". C’est avant tout une journée de lutte, destinée à rappeler que l’égalité n’est toujours pas atteinte. Les inégalités salariales persistent, les violences conjugales restent nombreuses et les femmes demeurent sous-représentées dans de nombreuses positions de pouvoir. L’objectif ultime serait qu’un jour cette journée ne soit plus nécessaire. Mais tant que ces inégalités existent, elle demeure un outil pour les rendre visibles et encourager l’action.

Une recherche engagée dans la société

À CY Cergy Paris Université, les recherches menées par Lissell Quiroz ne restent pas confinées au monde académique. Au sein du laboratoire AGORA, plusieurs projets cherchent à articuler réflexion scientifique et action sociale. La chercheuse participe également à des initiatives autour de l’inclusion dans le cadre de l’alliance universitaire européenne EUTOPIA, afin de réfléchir à la manière de rendre l’université plus accueillante pour les étudiants et étudiantes venant de contextes culturels différents. Pour elle, les féminismes ne concernent pas uniquement les femmes. Ils interrogent l’ensemble de la société et visent à construire un monde plus juste pour tous.

"Que tout le monde puisse entrer dans la danse"

Les critiques adressées aux mouvements féministes persistent. Certains leur reprochent d’être trop pessimistes, "plombants" ou clivants. Lissell Quiroz répond autrement. Selon elle, les féminismes ne cherchent pas à exclure mais à élargir les possibilités. Elle compare cette ambition à un bal : lorsque certaines personnes restent à l’écart de la piste, l’objectif est simplement de permettre à tout le monde de participer. Dans cette perspective, le féminisme n’est pas seulement un combat pour les femmes. C’est un projet de société : celui d’un monde où chacune et chacun peut trouver sa place.