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Emilien Fargues lauréat d'une bourse ERC Starting Grant
Nationalité et héritage colonial
Politiste spécialiste du droit de la nationalité, Emilien Fargues a reçu une bourse ERC Starting Grant pour étudier l'empreinte des décolonisations sur le statut juridique et les droits des personnes issues des anciennes colonies.
Publiée le
Temps de lecture : 3 minutes.
Emilien Fargues rejoint CY Cergy Paris Université pour conduire son projet ERC Starting Grant au sein du CESDIP (centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales). Il étudie les héritages juridiques de la colonisation dans les politiques de nationalité des anciennes puissances coloniales européennes.
Un parcours au croisement du droit et de la politique
Docteur en science politique de Sciences Po Paris, Emilien Fargues a soutenu sa thèse en 2019 sur les politiques de naturalisation et de dénaturalisation en France et au Royaume-Uni. Ce travail fondateur l'a conduit à s'intéresser aux justifications administratives des décisions de nationalité (pourquoi l'État accorde ou refuse la naturalisation), et sur quelles bases il peut la retirer. Depuis, il a poursuivi ses recherches dans plusieurs institutions de premier plan, notamment comme chercheur Max Weber Postdoctoral Fellow à l'institut universitaire européen de Florence, ou encore comme chargé de recherche Fonds de la Recherche Scientifique-FNRS à l'université libre de Bruxelles.
Aujourd’hui, cette bourse ERC lui permet de bénéficier d’une dotation de 1,5 million d'euros sur cinq ans, afin de constituer une équipe dédiée et de mener un programme de recherche ambitieux. La préparation de sa candidature a été assistée par un financement ANR dit "Access ERC", un programme de deux ans conçu pour aider les jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales à développer un projet de niveau européen. Ce soutien lui a permis de conduire des terrains exploratoires au Royaume-Uni, en Belgique et aux Pays-Bas, et de coorganiser en juin 2024 le colloque international "Perdre, conserver, retrouver la nationalité de l’ancienne puissance coloniale, Perspectives comparatives des années 1945 à nos jours" avec son collègue Emmanuel Blanchard.
Quand la décolonisation continue de faire le droit
Le projet ERC d'Emilien Fargues part d'un constat : les reconfigurations juridiques des liens de nationalité qui ont accompagné les indépendances après la fin de la Seconde Guerre mondiale ne sont pas de l'histoire ancienne. Elles continuent de structurer l’accès à certains statuts juridiques et aux droits afférents pour des millions d'individus issus des anciennes colonies, ainsi que leurs descendants, dans les ex-métropoles européennes.
Pour en rendre compte, le projet adopte une perspective comparée sur cinq pays (France, Royaume-Uni, Belgique, Pays-Bas et Portugal), avant de resserrer l'analyse sur trois d'entre eux (Belgique, France et Royaume-Uni). Pour chaque puissance coloniale, plusieurs anciens territoires colonisés sont mis en regard. L'approche combine constitution d'une base de données juridique diachronique sur les cinq pays, travail en archives administratives et entretiens auprès des populations concernées et des associations qui les accompagnent. L'enjeu : atteindre à la fois la mise en œuvre du droit, en collectant circulaires et directives internes qui ne figurent dans aucun texte officiel mais qui, concrètement, déterminent les droits des personnes, et étudier également les perceptions et les usages du droit auprès des publics cibles.
Des héritages coloniaux bien vivants
Les enjeux de ce programme de recherche ne sont pas abstraits. En France, lorsqu'une personne originaire d'une ancienne colonie demande ou renouvelle un document d'identité, l'administration peut lui demander de prouver qu'elle a bien conservé la nationalité française au moment de l'indépendance, comme développé dans un article de blog publié en 2025 dans la revue Délibérée. Au Royaume-Uni, le scandale Windrush a mis en lumière un mécanisme comparable : des personnes venues des Caraïbes à partir de la fin des années 1940 ont vu, dans les années 2010, leur droit de séjour remis en cause faute de pouvoir prouver leur nationalité britannique après les indépendances caribéennes, avec des menaces d'expulsion à la clé.
Ces situations illustrent une réalité que la recherche d'Emilien Fargues entend documenter rigoureusement : comment les architectures juridiques héritées de la colonisation continuent, parfois de manière visible, parfois de façon plus discrète, de peser sur la vie de personnes originaires des anciennes colonies et leurs descendants jusque dans le présent.
Ce projet bénéficie d'un financement du Conseil Européen de la Recherche (European Research Council - ERC) à travers le programme européen de recherche et d'innovation Horizon 2020 (ERC-2025-STG, POSTCOLCIT, n° de convention de subvention: 101221890).