L'IA va-t-elle bouleverser le marché de l'emploi ?

Vu par Gregory Verdugo, économiste

Spécialiste de l'économie du travail, Gregory Verdugo décrypte les grandes mutations du marché de l'emploi, des inégalités salariales à l'impact de l'immigration jusqu'à la révolution de l'intelligence artificielle (IA).

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Un économiste au cœur des grandes questions sociales

Gregory Verdugo est professeur des universités en sciences économiques à CY Cergy Paris Université et chercheur au sein du laboratoire Thema. Chercheur associé à l'OFCE (observatoire français des conjonctures économiques), il est l'une des voix françaises de référence en économie du travail. Docteur en économie de l'école d'économie de Toulouse, il a également exercé à la Banque de France, à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, puis comme directeur du laboratoire d'économie d'Évry (EPEE) avant de rejoindre Cergy.

Son agenda scientifique couvre un spectre large : inégalités salariales, intégration des immigrés sur le marché du travail, mobilité sociale intergénérationnelle, et plus récemment, conséquences de l'intelligence artificielle sur l'emploi. Ce qui unit ces chantiers ? Une même conviction : l'économie est une discipline de décryptage, capable de démêler les idées reçues des réalités mesurables.

Les inégalités en France : un tableau plus nuancé qu'il n'y paraît

L'une des premières idées reçues que Gregory Verdugo s'attache à corriger concerne les inégalités en France. Contrairement à une perception répandue, les inégalités salariales n'y sont pas en hausse : elles se sont même réduites sur les vingt dernières années, notamment grâce aux revalorisations successives du SMIC. "En France, les inégalités de salaire sont globalement en décroissance. Les revalorisations du salaire minimum ont permis de resserrer les écarts sans que le taux de chômage augmente", explique le chercheur. Par rapport aux États-Unis ou à l'Allemagne, où les écarts de revenus se sont creusés de manière significative sur les trois dernières décennies, le modèle français fait figure d'exception.

Cela ne signifie pas pour autant que tout va bien. Ce qui s'aggrave, ce sont d'autres formes d'inégalités, notamment patrimoniales et intergénérationnelles. "Il n'y a pas assez de constructions là où les jeunes veulent aller, et cela a abouti à des prix de l'immobilier quasiment inaccessibles pour les jeunes ménages, sauf s'ils sont aidés par leurs parents", souligne-t-il. On en revient alors à la question fondamentale : celle de la reproduction des inégalités d'une génération à l'autre.

C'est précisément ce que vise le projet CY Initiative auquel Gregory Verdugo participe : mieux comprendre les inégalités intergénérationnelles sur longue période. L'objectif est de relier le devenir socio-économique des enfants à celui de leurs parents sur plusieurs décennies, en exploitant l'échantillon démographique permanent développé par l'Insee depuis les années 1960. Cette base de données longitudinale, qui couvre plus de soixante ans de trajectoires familiales, permet d'identifier quelles politiques publiques ont le plus influencé la mobilité sociale, notamment la massification de l'enseignement supérieur dans les années 1970-1990, ou encore la concentration des opportunités économiques dans les zones urbaines.

L'économie offre une grille d'analyse pour comprendre de nombreux sujets de société.

Immigration et emploi : en finir avec les caricatures

L'impact de l'immigration sur l'emploi est l'un des sujets les plus chargés politiquement, et l'un de ceux sur lesquels la recherche économique a le plus à apporter. Gregory Verdugo y a consacré plusieurs travaux publiés dans des revues internationales, notamment Labour Economics et l'International Migration Review.

Sa conclusion principale va à rebours d'une idée très répandue : la concurrence entre travailleurs immigrés et natifs est réelle, mais étroite et transitoire. "Les effets de l'immigration sur le marché du travail sont assez concentrés sur certains segments assez précis de la population : globalement, les travailleurs les moins qualifiés, ceux qui font des métiers les plus manuels, les plus pénibles, notamment dans la construction ou la restauration", précise-t-il. Et encore, cette concurrence est surtout observable à court terme, au moment de l'arrivée des migrants, qui maîtrisent souvent mal la langue et se retrouvent relégués aux postes les moins qualifiés.

Sur le long terme, la situation évolue. Au bout d'une dizaine ou d'une quinzaine d'années, les travailleurs immigrés accèdent progressivement à des emplois de meilleure qualité, réduisant mécaniquement la pression exercée sur les salariés les moins qualifiés. Par ailleurs, une grande partie des immigrés arrivent aujourd'hui avec un diplôme de l'enseignement supérieur. Ceux-là, souligne Gregory Verdugo, sont davantage des atouts que des concurrents pour l'économie française : "on est assez content d'avoir plus d'immigrés qualifiés pour aller travailler dans nos hôpitaux, dans des métiers techniques dont on peut avoir besoin".

L'IA et l'emploi : prendre du recul sur une révolution annoncée

C'est sur ce terrain que Gregory Verdugo a publié en octobre 2025 un ouvrage intitulé L'IA et l'emploi aux Presses de Sciences Po, sa deuxième contribution dans cette collection après Les nouvelles inégalités du travail, paru en 2017. Le livre ambitionne de synthétiser la littérature scientifique la plus récente sur un sujet envahi par les prophéties contradictoires : d'un côté, la crainte d'une destruction massive d'emplois ; de l'autre, les promesses d'une croissance infinie portée par les algorithmes.

Face à ces deux visions, Gregory Verdugo appelle à la prudence analytique. "Le but, c'est de prendre du recul et de permettre aux lecteurs de mieux comprendre pourquoi l'intelligence artificielle est différente des révolutions technologiques passées, et ce qu'on peut dire sur son adoption dans les années à venir." Car si l'IA semble, à première vue, une technologie à diffusion rapide car elle est accessible par internet et se pilote en langage naturel et sans formation spécialisée, la réalité de son intégration dans les entreprises est bien plus lente que prévu.

La comparaison avec la révolution informatique des années 1970-1990 est éclairante. À l'époque, un économiste célèbre observait qu'on voyait des ordinateurs "partout, sauf dans les chiffres de productivité". Il a fallu plusieurs décennies, et l'émergence d'innovations complémentaires comme internet et la messagerie électronique, pour que les gains de productivité se matérialisent vraiment, à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Gregory Verdugo voit dans cette histoire un précédent instructif pour l'IA : "il est vraisemblable que la même chose arrive pour l'intelligence artificielle, mais dans un temps peut-être un peu plus réduit".

Ce délai tient à la difficulté concrète, pour les entreprises, d'intégrer l'IA dans leurs processus de production. Beaucoup ont investi massivement ces deux dernières années, pour des rendements encore décevants. "Les entreprises se rendent compte que les rendements de ces investissements sont pour l'instant assez limités et qu'il va falloir encore investir dans les années à venir, afin de découvrir la meilleure manière de produire avec cette technologie", note-t-il. Certains métiers sont toutefois déjà touchés de façon significative : c'est le cas des traducteurs, des professions liées à la rédaction ou à la production de contenu standardisé. Mais pour l'ensemble de l'économie, la transformation devrait se déployer sur plusieurs années, voire plusieurs décennies.

Vers une économie du travail augmentée

Pour les étudiants qui s'interrogent sur leur avenir face à l'IA, Gregory Verdugo délivre un message nuancé mais optimiste : continuer à apprendre reste la meilleure des stratégies. "Même si l'intelligence artificielle a réponse à tout aujourd'hui, le plus probable, c'est que dans le futur les connaissances techniques et générales soient les plus valorisées." L'université, insiste-t-il, enseigne non seulement des savoirs, mais surtout une capacité à apprendre, compétence d'autant plus précieuse dans un monde où les évolutions technologiques s'accélèrent.

Au-delà des questions d'emploi, c'est aussi la nature même de la recherche économique qui se transforme. L'accès croissant à des données massives, comme l'échantillon démographique permanent ou les bases administratives de l'Insee, permet aujourd'hui de répondre à des questions que les économistes ne pouvaient qu'effleurer il y a vingt ans. "Ce qui fait la richesse de la recherche en économie aujourd'hui, c'est qu'on a des travaux qui sont beaucoup plus fondés sur ces données massives et beaucoup moins sur la seule théorie", observe Gregory Verdugo.

La question de l'impact de l'intelligence artificielle sur le marché du travail reste, à ce jour, ouverte. Mais c'est précisément le rôle des chercheurs comme Gregory Verdugo que de produire, à partir de données rigoureuses, les analyses qui permettent à la société de naviguer dans cette transformation sans céder ni à la panique ni à l'euphorie.